
Les grands acteurs de l’intelligence artificielle disposent désormais, par la puissance du code et de l’accumulation de tout le savoir humain, d’un tel levier sur notre siècle qu’ils peuvent être considérés comme les maîtres du futur1. Leur promesse du dépassement de l’homme par la machine et les valeurs implémentées dans cette dernière, sont donc un sujet décisif de notre avenir.
À ce titre, puisque toute architecture traduit, consciemment ou non, une certaine vision de la société, il est intéressant d’analyser les messages et les utopies émanant des structures que ces acteurs construisent.
Ici l’exemple de Terafab, projet d’Elon Musk dédié à la fabrication de puces IA, et promis comme le plus grand édifice jamais construit par l’homme, est un symbole fort qui interroge.
La pensée des grands acteurs de l’IA
Une partie de leur écosystème intellectuel entretient des affinités avec le « Dark Enlightenment », ou Lumières sombres, courant néoréactionnaire associé notamment au philosophe britannique Nick Land. Celui-ci remet en cause certains fondements politiques de la modernité démocratique et du progressisme : égalitarisme, démocratie de masse, redistribution et gouvernement représentatif sont perçus comme des freins au développement de sociétés plus performantes. Il s’agit ainsi de dissocier progrès social et progrès technologique afin d’émanciper et d’accélérer ce dernier, quitte à envisager une transformation radicale des structures politiques et sociales.
Soulignons néanmoins que tous les entrepreneurs de l’IA ne sont pas néoréactionnaires et que leurs philosophies tout comme leurs sensibilités politiques sont diverses, et parfois contradictoires et évolutives. Mais la question demeure intéressante : chez ceux qui défendent simultanément l’accélération technologique et la pérennité de la civilisation occidentale, notamment à travers sa natalité, quelle place est réellement accordée à l’être humain ?
Une ambition architecturale dédiée à la machine
En regardant ces infrastructures futuristes, la place donnée à une population humaine semble quasi nulle. Ou alors celle d’une fourmilière sans horizon. Les constructions dédiées à l’intelligence artificielle – centres de données, usines de calcul, infrastructures énergétiques et complexes industriels – semblent avant tout conçues pour elles-mêmes, sans véritable symbolique faisant l’éloge de l’humanité, d’une civilisation particulière, ou même de ceux qui les ont conçues.
Tout est voué à la puissance de calcul, au refroidissement, à l’alimentation électrique et à l’automatisation. Des bâtiments gigantesques, souvent aveugles, hermétiques et peu reliés à leur environnement, semblent davantage glorifier la méga-machine en expansion que ceux à qui elle doit pourtant son existence. L’échelle n’est plus celle du corps humain, de la rue ou de la place publique. Elle est celle de la synapse d’un immense cerveau artificiel planétaire qui manifeste sa puissance.
Un piège civilisationnel
À considérer Peter Thiel, cofondateur de Palantir Technologies, ou Elon Musk, on trouve chez eux, sous des formes très différentes, l’idée de préserver ou de prolonger la civilisation occidentale et de favoriser sa natalité pour permettre à l’humanité de poursuivre son aventure technologique.
Et pourtant, rien, dans cette architecture, ne semble véritablement pensé pour les êtres sensibles que nous sommes. Intimidantes, sans aucun symbolisme humain, ces structures gigantesques donnent le sentiment d’un dépassement déjà acté. Écrasés, nous ne serions plus que des rouages substituables de l’immense machinerie.
Or on ne fait pas d’enfants dans un environnement aussi contraint et ce phénomène est déjà observable. Les taux de fécondité les plus faibles au monde se trouvent dans les mégalopoles qui, par leur architecture déshumanisée et le stress engendré, déracinent, individualisent et éloignent les individus de leur instinct de transmission. Ainsi, reproduire ces milieux nocifs pour l’homme produira l’effet inverse de celui recherché sur la natalité, qui continuera de s’effondrer.
Un patrimoine inhumain
En nous effaçant devant ce nouveau dieu informatique, les acteurs de l’IA lui indiquent ce message clair : nous n’existons plus.
Car si leurs ambitions se réalisent, tout cerveau humain deviendra inutile, même les leurs. Et en omettant d’affirmer – dans la mémoire des serveurs et des frontons de ces nouveaux temples – une part de sacré, comme l’importance de l’humanité dont eux aussi font partie, l’optimisation la plus évidente sera de se dispenser de nous tous. Sans exception.
Et si, par épuisement des ressources ou cataclysme géopolitique, il advenait que le mythe s’effondre, nos descendants, déjà fortement affaiblis par cette machine qui pensait à leur place, auront à supporter les décombres d’une gloire passée sans culture ni visage.
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- Le temps du centaure: La sombre philosophie des maîtres du futur, J. Rochedy, éditions Hétairie, 2026 ↩︎
