
On sait qu’un ordre en place est aux abois lorsqu’il voit les voix dissidentes comme extrémistes. Dans cette tribune des Échos, des acteurs du BTP nous laissent le choix entre le camp du bien, le leur, ou affronter leur opprobre en optant pour le camp du mal.
On a beau lire et relire ce plaidoyer, rien de nouveau sous le soleil. Pire : avec un florilège de sophismes et d’arguments manichéistes, ce texte joue sur nos émotions pour tenter de prolonger leur « business as usual », aujourd’hui grippé.
Ils l’affirment, donc croyons-les : ce débat ne peut se résumer qu’à un choix binaire. Dire « oui », c’est sauver la veuve et l’orphelin de la rue, représentés ici par les étudiants et les femmes en phase de séparation. Comment osez-vous être contre ? Et construire en masse permet même de lutter contre la spéculation ! Ce qui est en partie vrai pour l’économie locative, mais ils oublient de préciser que cela alimente tout autant une autre spéculation : celle du BTP et de la finance. Quant à leur exemple, aller chercher jusqu’aux États-Unis, pays du tout-voiture avec bien d’autres enjeux différents des nôtres, est quand même une démonstration par la preuve un peu ténue.
L’argument le plus grotesque arrive quand ils affirment être les vrais écolos. Commençant par vilipender les opposants à la bétonneuse, ils finissent par un virage improbable en expliquant que leur modèle est bénéfique pour la planète. Car, après tout, les friches et la rénovation sont moins impactantes que le bétonnage en neuf (qu’ils assument pleinement de faire aussi). Ouf, le vernis écolo est posé ! Ce qui leur permet de ré-embrayer dès le paragraphe suivant sur d’abondance : après tout, les limites physiques de la planète importent peu.
Juges et parties de leur analyse, ce plaidoyer trahit un manque de vision révélateur : continuer à construire en masse et coûte que coûte pour prolonger un modèle hérité de l’après-guerre, pourtant à bout de souffle.
NIMBY OU YIMBY, IS THERE A TROISIÈME SOLUTION ??!!
Pour reprendre leur logique d’acronymes anglophones, une posture plus sage serait celle du « PIMBY » (Perhaps In My Backyard). Une position qui prend réellement de la hauteur sur les besoins actuels, et qui implique notamment de :
- Appliquer les principes du nouvel urbanisme, afin de sortir d’une simple réponse quantitative à un besoin immédiat en construisant pour le long terme, et favoriser intelligemment la mixité sociale, le bien-être, la vie locale et le sentiment d’appartenance ;
- Anticiper les besoins des prochaines décennies : en 2025, la France a entamé sa décrue démographique. L’évolution de sa population (et donc du besoin en logements) devient un enjeu politique majeur et le restera certainement tout au long du XXIᵉ siècle, car dépendante de variables aussi sensibles que la natalité et les migrations ;
- Acter le début de la Grande Transmission : la mise massive sur le marché, dans les vingt prochaines années, des biens immobiliers hérités de la génération des soixante-huitards va bien sûr impacter l’offre de logements ;
- Réaliser que l’abondance est finie. Les matières premières seront de plus en plus sources de tensions, et leur gestion sera à la fois un sujet réellement écologique, mais surtout géostratégique.
Mesdames et Messieurs les cosignataires de cette tribune, si on vous écoutait en vous laissant continuer à construire à tout va, on se retrouverait dix ans plus tard avec une offre incohérente avec la réalité. Votre modèle est condamné. Vous pouvez en forcer le maintien, mais plus dure sera sa chute. Il serait temps de prendre en compte la réalité de notre siècle.
Construire du neuf, oui, mais de manière bien plus raisonnée, selon les besoins de chaque territoire, avec des habitats porteurs d’une véritable valeur, à la fois fonctionnelle et patrimoniale. C’est à ce prix que vous sortirez du schéma de la croissance d’après-guerre aujourd’hui révolu, et que vous devrez tirer les conclusions de ce gigantesque parc immobilier créé pour répondre à des besoins immédiats, et qui finira en grande partie délabré faute d’avoir été conçu pour traverser les siècles.
